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Dis maman, c'est quoi être musulman ?


Télé89

Dis maman, c'est quoi être musulman ? Réponses en docu

  • 1972. J'ai huit ans et j'habite à Paris. Une fois par semaine, à la cantine, on nous sert de la choucroute. J'ai horreur de ça, et les cantinières qui ont remarqué mon dégoût me lancent des regards mauvais, des réflexions pleines de fiel auxquelles je ne comprends rien.

    Il y a là un enjeu qui leur est propre et qui m'échappe. Un soir, j'en parle à ma mère qui m'explique un truc très bizarre : les dames de service sont fâchées contre moi car elles pensent que je refuse de manger du porc à cause de ma religion.

    Le jeudi suivant je les entends dire avec dureté : « Ici, on mange de tout. » Ces mots nous sont spécifiquement destinés, à moi et à Samir, un élève assis à la table d'à-côté. En quoi cela peut-il bien me concerner ?

    Si je fais le ramadan ? D'où tu me connais pour me demander ça ? 

    Aucune nourriture ne m'a jamais été interdite, et je n'ai pas conscience alors du fait que mon père est musulman. Mes parents sont séparés, je vis dans la famille de ma mère composée d'agnostiques et d'athées bien « gaulois » comme on dit aujourd'hui, je ne connais rien de l'islam.

    Cette étrange histoire de choucroute me laissera une sensation désagréable qui m'accompagnera tout au long de mon existence. Le sentiment d'être pris dans le regard de l'autre et de ne rien pouvoir y faire. D'être pris pour un autre.

    Bien plus tard, à l'âge adulte, on me demandera si je fais le ramadan. Une question que je vis toujours comme une intrusion : tu t'appelles Karim, tu as une tête d'Arabe, tu dois correspondre à l'image que je me fais de toi ! Ah ouais ! Mais t'es qui toi ? D'où tu me connais pour me demander ça ? La religion dans ce pays, c'est une affaire privée, non ?

    Dans la perception commune, il suffit d'avoir l'air musulman pour l'être

    Quand Phares et balises m'a proposé de réaliser « Musulmans de France », j'ai hésité à accepter, car je trouvais cette appellation problématique, réductrice. Puis j'ai repensé à cette histoire de cantine, à d'autres aussi, et j'ai dû admettre que même si cela me déplait, dans la perception commune, il suffit d'avoir « l'air » musulman, pour l'être. La définition que Sartre donnait « du » juif dans ses « Réflexions sur la question juive » peut désormais s'appliquer « au » musulman.

    On est musulman pour l'autre même si on ne l'est pas pour soi, exactement comme quelqu'un qui n'a d'autre rapport avec la judéité que son patronyme, perçu comme juif.

    C'est d'ailleurs ainsi que la sénatrice socialiste Bariza Khiari a été renvoyée à sa différence. La première fois qu'elle a voulu se présenter aux élections municipales, des camarades de parti lui ont déclaré :

    « Avec un nom comme le tien tu vas plomber la liste… » (Voir la vidéo)


    Puisqu'il n'y avait pas moyen d'échapper au regard de l'autre, autant, grâce à ce film, redéfinir cette catégorie en montrant que les « Musulmans de France » partagent une histoire bien plus qu'une religion. Et que l'on trouve dans ce groupe hétérogène des croyants, des agnostiques, des athées. Comme dans le reste de la population de ce pays.

    Une autre histoire de France, avec des Berbères, des Arabes et des Noirs

    Ce film raconte un siècle d'une autre histoire de France. Avec pour héros des Berbères, des Arabes et des Noirs qui ont été successivement indigènes, immigrés puis français.

    Une histoire qui commence au temps des colonies lorsqu'une poignée de paysans pauvres quitte la Kabylie pour chercher à gagner un peu d'argent au pays du vainqueur. Ces pionniers s'adaptent immédiatement au monde qu'ils découvrent en métropole.

    En 1905, le grand-oncle de Mohamed Zennaf, l'un des témoins du film, va même au spectacle de Buffalo Bill…(Voir la vidéo)


    De 1900 jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie, en 1962, la grande majorité des « Musulmans de france » sont des indigènes, des sujets français qui partagent bien des combats avec la classe ouvrière métropolitaine tout en se battant pour l'indépendance de leur pays.

    Une fois ces indépendances acquises, ils deviennent des étrangers, des « immigrés » qui rêvent de retourner chez eux. Mais entre temps, les femmes sont arrivées, les enfants sont nés. Des enfants qui grandissent en marge de la France des trente glorieuses et dont on va découvrir l'existence au début des années 80, entre rodéos des Minguettes et marche des Beurs.

    Libérer notre regard du biais religieux pour découvrir nos compatriotes

    Aujourd'hui, ils sont des millions, qui tout en ayant des racines au Maghreb, en Afrique de l'Ouest, ont grandi ici, écouté Johnny Halliday ou Patricia Kaas sur RTL, regardé « Julie Lescaut » sur TF1, visité avec leur classe Versailles ou le Mont Saint-Michel. Des Français, qui se sont construits exactement comme les enfants « issus de l'immigration » portugaise, polonaise ou italienne entre la culture d'ici et celle du bled.

    Ce film vise à opérer un déplacement, un changement de point de vue. A libérer notre regard de ce biais religieux et identitaire pour découvrir des compatriotes qui ne sont pas arrivés ici par hasard et dont l'histoire, depuis plus de cent ans est constitutive de l'histoire de France.

    A mettre en pleine lumière la généalogie coloniale de cette drôle de catégorie mi-identitaire, mi-religieuse pour nous libérer d'une malédiction, d'un sort qui en définitive nous emprisonne tous.

    Le théologien italien Giordano Bruno écrivait au XVIe siècle que la magie est l'art de lier et délier. Ce film est fait pour nous délier, les uns comme les autres.

    ► Musulmans de France de Karim Miské, Emmanuel Blanchard et Mohamed Joseph - le 23 février à 20h35 - France 5






    23/02/2010
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